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Le consentement

Le consentement doit être éclairé, enthousiaste, continu, réciproque, libre de toute contrainte et révocable.

  • Éclairé¹ : Il repose sur une compréhension transparente et préalable des actes engagés, sans tromperie, omission ni altération du discernement (alcool, substances, soumission chimique).

  • Enthousiaste² : Il dépasse la simple absence de « non » ou la passivité pour s'exprimer par une volonté positive et une participation active.

  • Continu³ : Il ne constitue pas un blanc-seing figé au début d'un acte, mais un processus dynamique attentif aux signaux verbaux et corporels tout au long de l'interaction.

  • Réciproque⁴ : Il ne s'agit pas d'une permission unilatérale accordée sous la pression, mais d'un accord mutuel fondé sur une écoute attentive du désir et des limites de chaque partenaire.

  • Libre de toute contrainte⁵ : Il exclut toute forme de violence physique, de menace, de chantage, d'autorité statutaire, mais aussi l'insistance répétée ou l'asymétrie de pouvoir qui pousse à céder par obligation morale ou pour éviter un conflit.

  • Révocable⁶ : Il peut être interrompu à tout moment, immédiatement et sans justification, culpabilisation ni représailles.

1. Citations et repères théoriques
A. Le consentement comme conversation continue et dynamique de pouvoir

« Le consentement sexuel ne peut pas être pensé comme un contrat commercial ou une case qu'on coche. Le consentement n'est pas un acte ponctuel, c'est une conversation continue qui engage la vulnérabilité et qui s'exerce au sein de rapports de pouvoir. »

— Manon Garcia, La Conversation des sexes : philosophie du consentement (2021)

« Penser le consentement uniquement comme le fait de dire "oui" ou "non", c'est ignorer que dans une société patriarcale, les femmes sont éduquées à la complaisance et les hommes à l'insistance. »

— Manon Garcia, La Conversation des sexes : philosophie du consentement (2021)

« Le consentement, ce n’est pas l’absence de "non", ce n’est pas céder à l’usure, ce n’est pas faire plaisir pour avoir la paix. Le consentement, c’est un désir partagé, explicite, enthousiaste et révocable à chaque instant. »

— Victoire Tuaillon, Les Couilles sur la table / Le Cœur sur la table

B. L'angle critique de la culture du viol (Feminist Consent Theory)

« Le paradigme du "Non c'est non" plaçait encore toute la responsabilité sur les femmes : c'était à elles de résister, d'interrompre, de se défendre. La culture du consentement pose le principe inverse : seul un "Oui" explicite, désiré et renouvelé autorise l'acte. Le sexe commence avec l'adhésion joyeuse, pas à la frontière du refus. »

— Jaclyn Friedman & Jessica Valenti, Yes Means Yes! Visions of Female Sexual Power and a World Without Rape (2008)

C. La critique de la passivité et du mot « consentement »

« Le mot consentement est un mot archaïque et asymétrique : l’un propose ou exige, l’autre consent. Le consentement est souvent le masque d'une soumission négociée dans l'inégalité. Pour sortir du piège, il faut lui préférer la notion d'accord mutuel ou de réciprocité. »

— Geneviève Fraisse, Du consentement (2007)

« Tant que la sexualité sera structurée par l'inégalité des genres, le "consentement" ne mesurera pas la liberté des femmes, mais le niveau de contrainte auquel elles ont appris à se résigner. »

— Catharine A. MacKinnon, Le viol redéfini (2024)

D. Le modèle du consentement « enthousiaste »

« Le consentement enthousiaste ne signifie pas une euphorie obligatoire, mais un modèle communicationnel où le désir est activement affirmé. Il s'oppose au modèle du "péage" — où l'on se contente de franchir une barrière — pour exiger une présence réflexive, où le plaisir de l'autre est la condition même de son propre désir. »

— Linda Martín Alcoff, Rape and Resistance (2018)

« Passer de la culture du viol à la culture du consentement, c’est abandonner la question "Ai-je le droit de faire ça ?" au profit de "Est-ce que nous avons tous les deux envie de vivre ça ?". L'enthousiasme n'est pas un spectacle, c'est l'assurance que personne ne participe par défaut, par politesse ou par résignation. »

— Mélanie Gourarier & associations de santé sexuelle⁷

2. L'épreuve du porno : du contrat formel aux droits réels

Appliquer cette exigence d'un consentement éclairé, enthousiaste, continu, réciproque, libre de toute contrainte et révocable à l'industrie pornographique impose un déplacement théorique et juridique fondamental : le consentement ne peut plus être traité comme une simple cession de droits contractuelle signée avant le tournage, mais doit s'incarner dans des garanties de droit du travail et des protocoles de sécurité effectifs sur les plateaux⁸.

A. Du contrat d'abandon à la négociation continue (Consentement continu et révocable)

Dans les dérives traditionnelles de l'industrie, le consentement a souvent été réduit à une décharge juridique (release form) valant renonciation définitive à toute limite une fois la caméra allumée⁹. Transposer le modèle contemporain exige au contraire une contractualisation protectrice qui formalise les pratiques acceptées en amont sans jamais aliéner la liberté de l'interprète¹⁰. La présence de coordinateurs et coordinatrices d'intimité indépendants sur les plateaux garantit cette révocabilité en temps réel : un signal d'arrêt doit suspendre instantanément le tournage, sans pénalité financière, chantage ou pression psychologique¹¹.

B. Neutraliser la contrainte diffuse par le droit (Libre de toute contrainte)

Les théories féministes rappellent que la validité du consentement dépend des conditions matérielles dans lesquelles il est exprimé¹². Céder sous la menace de la précarité, de l'isolement ou du discrédit professionnel vicie l'accord¹³. Plutôt que de postuler l'incapacité juridique de principe des personnes ou de verser dans une prohibition morale, la protection effective passe par des contrôles réguliers de l'inspection du travail, l'éradication des abus de faiblesse et des sanctions pénales systématiques contre toute forme d'exploitation ou de fraude¹⁴.

C. Dissocier les conditions réelles de production du jeu fictionnel (Éclairé et réciproque)

À l'écran, les manifestations de plaisir, de soumission ou de violence participent d'une mise en scène stylisée et d'un rôle d'acteur¹⁵. Confondre le jeu d'acteur avec le consentement réel de la personne qui travaille crée une impasse. La régulation doit donc viser les conditions matérielles de production et non la censure a priori des représentations. Une labellisation certifiant le respect d'un cahier des charges éthique (santé, limites négociées, intégrité physique) permet d'attester de la réalité du consentement en coulisses, indépendamment des scénarios fictionnels représentés¹⁶.

D. La persistance de la souveraineté à l'ère numérique (Révocabilité post-production)

Le consentement ne saurait être figé dans le temps. Pour les interprètes professionnels comme pour les créateurs et créatrices indépendants, la protection exige des mécanismes effectifs de retrait des contenus et d'exercice du droit à l'oubli face aux plateformes de diffusion¹⁷, sans pour autant rendre rétroactivement criminelle une captation initialement consentie¹⁸.

Protéger le consentement dans l'espace numérique adulte ne relève donc pas d'une interdiction des fictions, mais de l'application rigoureuse du cadre démocratique, social et éthique qui fait de chaque interprète un sujet de droit pleinement souverain.

Conclusion

Repenser le consentement à l'aune des théories féministes contemporaines impose de rompre avec l'illusion d'une simple formalité juridique ou contractuelle. Qu'il s'exerce dans l'intimité relationnelle ou dans le cadre professionnel de la production d'images, le consentement ne peut être réduit à la passivité d'un « non » non prononcé ou à une autorisation figée dans le temps. Il constitue une pratique continue, réciproque et incarnée, indissociable des rapports de pouvoir et des conditions matérielles dans lesquelles il prend forme.

Dès lors, la protection effective des individus — face aux violences sexuelles réelles comme au sein de l'industrie pour adultes — ne saurait passer par des paniques morales ou des réflexes de censure qui confondent la fiction avec le crime et dépossèdent les personnes de leur pouvoir d'agir. C'est à l'inverse par le renforcement des droits réels, l'application intransigeante du droit du travail, la formation à la négociation continue et la lutte contre toute contrainte économique ou institutionnelle que se construit une véritable culture du consentement, garantissant à chacun et chacune la pleine souveraineté sur son corps et ses représentations.

¹ Code civil français, art. 1130 et suivants (intégrité du consentement, vices du consentement : sanction de l'erreur, du dol et de la violence) ; Code de la santé publique, art. L. 1111-4 (obligation d'information loyale préalable). En matière pénale, la dissimulation délibérée ou l'altération chimique du discernement caractérise la surprise ou la contrainte (art. 222-23 et 222-24 du Code pénal).

² Sur le paradigme du consentement positif ou enthousiaste (enthusiastic consent / yes means yes), voir notamment le modèle pédagogique de Planned Parenthood, All About Consent: What Does It Really Mean? (acronyme mnémotechnique FRIES : Freely given, Reversible, Informed, Enthusiastic, Specific). Voir également Beres, M. A. (2007), « “Spontaneous” Sexual Consent: An Analysis of Sexual Consent Literature », Feminism & Psychology, 17(1), p. 93–108.

³ Cour de cassation, crim., 23 octobre 2019, n° 19-81.821 : la chambre criminelle réaffirme qu'un accord initial ne vaut pas pour la suite de l'acte et que la poursuite d'un acte sexuel malgré le retrait du consentement caractérise le crime de viol. Voir également Hickman, S. E. & Muehlenhard, C. L. (1999), « “By the Semi-Mystical Appearance of a Condom”: How Young Women and Men Communicate Sexual Consent », The Journal of Sex Research, 36(3), p. 258–272.

⁴ Muehlenhard, C. L., Humphreys, T. P., Jozkowski, K. N. & Peterson, Z. D. (2016), « The Complexities of Sexual Consent Among College Students: A Conceptual and Empirical Review », The Journal of Sex Research, 53(4-5), p. 457–487.

⁵ Code pénal français, art. 222-23 (définition de l'infraction sexuelle par la commission d'un acte avec « violence, contrainte, menace ou surprise »). Sur la contrainte morale et l'asymétrie statutaire, voir Cass. crim., 7 décembre 2016, n° 15-86.417. Au niveau conventionnel, voir la Convention du Conseil de l'Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes (Convention d'Istanbul), 2011, art. 36.

⁶ Législation sur le droit à l'image : le consentement à la captation ou à la diffusion d'images intimes est révocable (Cass. 1re civ., 6 mars 1996, n° 94-14.075). Dans le cadre professionnel des arts du spectacle et de la coordination d'intimité, voir Intimacy Directors and Coordinators (IDC), Standard Protocols for Intimacy on Set, 2020.

⁷ Mélanie Gourarier, Séduire les femmes, s'apprécier entre hommes : Une sociologie des séducteurs parisiens, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017 ; voir également les guides de réduction des risques de l'association Santé Sexuelle Suisse et du Planning Familial.

⁸ Mathieu Trachman, Le Travail pornographique. Enquête sur la production de fantasmes, Paris, La Découverte, coll. « Genre & Sexualité », 2013.

⁹ Feona Attwood (dir.), Mainstreaming Sex: The Sexualization of Western Culture, Londres, I.B. Tauris, 2009.

¹⁰ Tristan Taormino, Celine Parreñas Shimizu, Constance Penley & Mireille Miller-Young (dir.), The Feminist Porn Book: The Politics of Producing Pleasure, New York, The Feminist Press at CUNY, 2013.

¹¹ Ita O'Brien, Intimacy on Set Guidelines: For TV, Film and Theatre, Londres, Intimacy on Set, 2020 ; et Alicia Malone, « Regulating Intimacy: The Role of Intimacy Coordinators in Contemporary Media Production », Screen Studies, vol. 62, n° 2, 2021, p. 145–160.

¹² Nicola Gavey, Just Sex? The Cultural Scaffolding of Rape, Londres, Routledge, 2005.

¹³ Organisation internationale du travail (OIT), Convention n° 190 sur la violence et le harcèlement, Genève, OIT, 2019.

¹⁴ Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), General Recommendation No. 38 on Trafficking in Women and Girls in the Context of Global Migration, Nations unies, CEDAW/C/GC/38, 2020.

¹⁵ Susanna Paasonen, Carnal Resonance: Affect and Online Pornography, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2011.

¹⁶ Erika Lust, Good Porn: A Woman's Guide, Emeryville, Seal Press, 2010.

¹⁷ Règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016 (RGPD), article 17 (« Droit à l'effacement ») et article 7 (« Conditions applicables au consentement »).

¹⁸ Code pénal français, article 226-2-1 (sanctionnant la diffusion non consentie de contenus intimes même en cas d'accord initial pour l'enregistrement).

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