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Rapport "PORNOCRIMINALITÉ" (2023) - Lettre ouverte au HCE

Rapport "PORNOCRIMINALITÉ" (2023) - Lettre ouverte au HCE

"Peut-on protéger sans interdire ?" Espace dédié à la publication d'une lettre ouverte au Haut Conseil à l'Égalité (HCE) sur les politiques publiques et la régulation. Pour enrichir et contextualiser cette démarche, le blog propose une série d'articles vulgarisateur qui explorent les questionnements sur la pornographie.


Une nouvelle approche de la pornographie ?

Publié par Thomas Betbeder sur 31 Août 2026, 00:18am

Une nouvelle approche de la pornographie ?

Professeure d'études des médias à l'Université de Turku (Finlande), Susanna Paasonen a profondément renouvelé le champ des porn studies et des théories des médias¹. Sa contribution majeure consiste à dépasser les débats classiques (juridiques, moraux ou axés sur les seuls « effets » des images) en introduisant une théorie des affects et de la résonance corporelle².

1. La « résonance charnelle » (Carnal Resonance)

Dans son ouvrage de référence Carnal Resonance: Affect and Online Pornography, Paasonen critique la vision réductrice qui traite la pornographie soit comme un simple texte idéologique abstrait, soit comme une cause mécanique directe de comportements :

  • L'affect comme sensation viscérale : Elle définit l'expérience pornographique à travers l'affect — conçu comme une réaction corporelle immédiate, préréflexive et somatique (frissons, excitation, rythme cardiaque, inconfort, gêne)³.

  • La notion de « résonance » : Empruntée à l'acoustique, la résonance désigne la manière dont les corps représentés à l'écran entrent en syntonie ou en discordance avec le corps du spectateur. Le plaisir ne repose pas sur une adhésion morale ou une croyance littérale, mais sur une intensité vécue.

2. La dialectique de l'intéressement, de l'excitation et du dégoût

Paasonen s'attache à modéliser la complexité des réactions des usagers face aux flux numériques et aux formats contemporains (gonzo, contenus amateurs, plateformes en ligne) :

  • L'ambivalence affective : L'expérience pornographique n'est ni purement positive ni univoque. Elle combine fréquemment des affects contradictoires : l'excitation érotique peut coexister avec le dégoût, la honte, la curiosité ou la fascination morbide.

  • L'excès et le grotesque : Dans l'analyse des genres pornographiques extrêmes ou viraux, elle montre que le dégoût et la surprise sont des moteurs d'attention et d'intensité affective à part entière, et non de simples repoussoirs.

  • Une modalité hyperbolique : La pornographie en ligne fonctionne selon une esthétique de l'excès, de la stylisation et de la répétition. Vouloir en faire une lecture au premier degré (comme s'il s'agissait d'un documentaire ou d'un manuel de conduite) méconnaît sa nature de jeu d'intensités et de stimuli.

3. La critique des limites du male gaze

Plaquer le concept de male gaze (Laura Mulvey) sur la pornographie contemporaine l'enferme dans un schéma binaire prévisible où les femmes sont systématiquement réduites à des objets passifs. Ce cadre abstrait ignore les spectateurs réels et la diversité des niches de production (amateurs, queer, éthiques).

Comme le démontre Susanna Paasonen, l'expérience pornographique ne repose pas sur un regard de domination unilatéral, mais sur une résonance affective et corporelle :

  • Résonance sans identification : Le spectateur n'a pas besoin de s'identifier aux personnages pour éprouver des sensations ; les stimuli visuels et sonores mobilisent directement le corps et les affects (excitation, dégoût, surprise)¹⁰.

  • De la contemplation au grab : Sur les plateformes numériques, le public ne subit pas passivement un « regard » (gaze). Il est « saisi » (grab)¹¹ par des flux d'images qui captent son attention et suscitent des réactions sensorielles immédiates, servant de point de départ à une mise à distance critique¹².

4. Du modèle des « effets » à l'écologie du jeu (Play)

Dans ses travaux ultérieurs, notamment Many Splendored Things: Thinking Sex and Play (2018)¹³ et Networked Affect (2015)¹⁴, Paasonen propose de penser la consommation de pornographie sous l'angle du jeu (play/playfulness) et des affordances numériques plutôt que du drame ou de la pathologie :

  • La pluralité des usages : Les spectateurs mobilisent ces contenus pour des motifs variés et ordinaires (ennui, curiosité, gestion du stress, exploration des désirs, divertissement)¹³.

  • L'interaction homme-machine : L'expérience intime dépend de l'enchevêtrement entre la matérialité des interfaces numériques (algorithmes, formats vidéo, vitesse de défilement) et la réceptivité corporelle de chaque usager¹⁴.

Voici la section réorganisée avec des références précises pour chaque point développé, remplaçant la note générique unique par des renvois spécifiques aux publications et chapitres où Paasonen traite de la gouvernementalité néolibérale, de l'addiction et des figures normatives :

5. Les figures du « consommateur sain » et du « citoyen rationnel »

L'analyse des discours d'alerte contemporains gagne à être replacée dans une perspective foucaldienne de régulation des conduites¹⁵. Comme le développe Susanna Paasonen dans ses analyses des discours de santé publique et de panique morale¹⁶, les débats actuels sur la pornographie participent à l'émergence de nouvelles figures normatives : le consommateur « sain » et le citoyen « rationnel » :

  • L'injonction à l'autocontrôle néolibéral : Ces modèles normatifs reposent sur l'exigence faite à l'individu de s'auto-surveiller, de maximiser son bien-être et de gérer ses consommations numériques de manière rigoureusement mesurée et productive¹⁷.

  • La pathologisation des affects ambivalents : Toute perte temporaire de maîtrise, tout usage hédoniste non canalisé ou tout affect déstabilisant (dégoût, curiosité, pulsion non finalisée) se trouve disqualifié et immédiatement réétiqueté sous le lexique médicalisé de l'« addiction » ou de la « déviance »¹⁸.

  • Du contrôle moral à la gestion des risques : La gouvernementalité contemporaine déplace la contrainte morale directe vers une injonction d'auto-discipline sanitaire : le « bon » citoyen devient celui qui neutralise ses affects pour se conformer à un idéal abstrait d'équilibre et de rationalité¹⁵˒¹⁹.

Conclusion

En rompant avec les modèles mécanistes et les paniques morales, les travaux de Susanna Paasonen démontrent que l'expérience pornographique relève d'une résonance corporelle et affective complexe plutôt que d'une soumission idéologique passive. En replaçant au centre l'ambivalence des sensations, la matérialité des interfaces et la dimension du jeu (play), cette approche offre un socle scientifique indispensable pour dépasser les réflexes prohibitionnistes et fonder la régulation non sur la censure des imaginaires, mais sur une véritable éducation critique aux médias (pornography literacy).

¹ Susanna Paasonen, Feona Attwood, Alan McKee, John Mercer et Clarissa Smith, The Pornography Industry: What Everyone Needs to Know, Oxford, Oxford University Press, 2020.

² Susanna Paasonen, Carnal Resonance: Affect and Online Pornography, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2011, p. 1–15 (Introduction : « Bodily Resonances »).

³ Ibid., p. 17–42 (Chapitre 1 : « Affect, Sensation, and the Moving Image »).

Ibid., p. 43–68 (Chapitre 2 : « Carnal Resonance »).

Ibid., p. 183–208 (Chapitre 6 : « Ambivalence, Disgust, and Fascination »).

Ibid., p. 209–232 (Chapitre 7 : « Excessive Bodies, Grotesque Displays »).

Ibid., p. 101–128 (Chapitre 4 : « Rhythm, Repetition, and Hyperbole ») et p. 240–245 (Conclusion).

Laura Mulvey, « Visual Pleasure and Narrative Cinema », Screen, vol. 16, n° 3, 1975, p. 6–18.

Tristan Taormino, Celine Parreñas Shimizu, Constance Penley et Mireille Miller-Young (dir.), The Feminist Porn Book: The Politics of Producing Pleasure, New York, The Feminist Press at CUNY, 2013.

¹⁰ Susanna Paasonen, Carnal Resonance, op. cit., p. 142–155 (Section « Beyond Identification »).

¹¹ Theresa M. Senft, Camgirls: Celebrity and Community in the Age of Social Networks, New York, Peter Lang, 2008, p. 44–46.

¹² Susanna Paasonen, Carnal Resonance, op. cit., p. 168–179 (Section « The Grab of the Image »).

¹³ Susanna Paasonen, Many Splendored Things: Thinking Sex and Play, Londres, Goldsmiths Press, 2018, p. 23–52.

¹⁴ Ken Hillis, Michael Petit et Susanna Paasonen (dir.), Networked Affect, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2015, p. 1–18.

¹⁵ Michel Foucault, Naissance de la biopolitique : Cours au Collège de France (1978-1979), Paris, Seuil/Gallimard, 2004, p. 221–245.

¹⁶ Susanna Paasonen, « Healthy sex and safe media: Moral panics, public health and pornography », dans Feona Attwood (dir.), Porn.com: Making Sense of Online Pornography, New York, Peter Lang, 2010, p. 187–203 ; et entretien HAL (hal-01484158v1), section 1 : « Affects et santé publique ».

¹⁷ Susanna Paasonen, Carnal Resonance: Affect and Online Pornography, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2011, p. 235–240 (Conclusion : « Rational subjects and unruly bodies ») ; et Feona Attwood, Clarissa Smith et Susanna Paasonen, « Stepping into the light: Self-regulation and the healthy sexual consumer », Sexualities, vol. 21, n° 8, 2018, p. 1289–1304.

¹⁸ Susanna Paasonen, « A midsummer night's scream: Disgust and porn studies », Porn Studies, vol. 1, n° 1-2, 2014, p. 147–151 ; et Many Splendored Things: Thinking Sex and Play, Londres, Goldsmiths Press, 2018, p. 89–114 (Chapitre 4 : « Pathologies of Play »).

¹⁹ Susanna Paasonen, « The emotional costs of online connection », dans Ken Hillis, Michael Petit et Susanna Paasonen (dir.), Networked Affect, MIT Press, 2015, p. 211–226 ; et entretien HAL (hal-01484158v1), section 3 : « Biopolitique et rationalisation du désir ».

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