Dans le sillage de #MeToo, les rapports du Sénat¹ et du Haut Conseil à l'Égalité (HCE)² ont imposé un cadrage prohibitionniste érigeant la pornographie en un système criminel à éradiquer. Dans leur article « Le cadrage prohibitionniste des affaires de violence dans la pornographie »³, les sociologues Béatrice Damian-Gaillard et Florian Vörös analysent les coulisses de cette construction politico-médiatique. À partir d'une observation participante, ils démontrent comment une coalition institutionnelle a verrouillé le débat public, instrumentalisé des paniques morales et marginalisé à la fois l'expertise des sciences sociales et la parole des travailleur·euses du sexe⁴.
1. Contexte et positionnement des auteurs
La séquence post-#MeToo (2020-2023) en France a transformé le discours public sur la pornographie : traditionnellement axé sur la morale conservatrice et la protection de l'ordre public, il s'est recentré sur la dénonciation des « violences patriarcales ». Les auteurs analysent ce basculement à partir d'une posture d'observation participante :
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L'engagement scientifique de Florian Vörös : Sociologue spécialiste des porn studies, il a été nommé au HCE en 2022 avant d'en démissionner publiquement face au refus d'intégrer l'expertise en sciences sociales et à l'hégémonie d'une ligne abolitionniste⁵.
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Le terrain d'enquête institutionnel : Les auteurs ont participé aux auditions du Sénat (Délégation aux droits des femmes - DDFS)¹ et ont analysé les interactions entre institutions, rédactions de presse quotidienne nationale (PQN), industrie (Dorcel) et associations de terrain.
2. La formation d'une coalition prohibitionniste au sein de l'État
L'article décrit l'alliance entre le féminisme d'État, des associations abolitionnistes (Mouvement du Nid, Osez le Féminisme) et un agenda politique sécuritaire :
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Un continuum institutionnel : La croisade contre la pornographie s'inscrit dans la continuité de la loi de 2016 pénalisant les clients de la prostitution⁶.
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Le cumul des mandats : Les mêmes actrices cumulent les rôles de plaidoyer militant, d'avocates de victimes (ex. Lorraine Questiaux pour French Bukkake et Le Nid) et de coordinatrices des rapports publics officiels (Laurence Rossignol au Sénat¹, Céline Piques au HCE²). Cette confusion des genres permet d'aligner la défense juridique des victimes sur un agenda d'interdiction globale³.
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Une convergence sécuritaire : L'État néolibéral privilégie une réponse pénale ciblée sur des figures repoussoirs (le proxénète, le pornographe) plutôt que de financer des politiques de prévention, d'accompagnement social ou d'éducation à la sexualité⁷.
3. Les ressorts rhétoriques et narratifs de la dénonciation
Le discours prohibitionniste opère une montée en généralité en érigeant les dérives criminelles de certains studios (French Bukkake, Jacquie et Michel) en essence même de toute pornographie :
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Imposition lexicale : Création des termes « violences pornographiques », « système pornocriminel » et « pornocriminalité »², qui assimilent toute production à un crime organisé et évacuent la question des conditions de travail³.
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L'alibi statistique : Utilisation répétée du chiffre des « 90 % de contenus violents » (issu d'une étude américaine de 2010 sur 50 DVD commercialisés en 2004-2005)⁸ pour justifier une censure administrative sans contrôle judiciaire (via Pharos/Arcom) et nier l'existence de la fiction.
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Hiérarchisation des victimes :
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Valorisation des « bonnes victimes » : Dépeintes comme des proies passives et manipulées dont la parole doit être portée par les associations abolitionnistes.
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Disqualification des « mauvaises victimes » ou professionnelles : Marginalisation des travailleuses du sexe (TDS) et actrices qui revendiquent des droits sociaux sans réclamer l'interdiction de leur métier⁹.
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Dramatisation médiatique : Les médias généralistes adoptent des récits sensationnalistes empruntant aux codes du crime organisé, invisibilisant les analyses sociologiques structurelles³.
4. L'exclusion des contre-cadrages et des sciences sociales
L'institutionnalisation du cadrage prohibitionniste a conduit au verrouillage du débat démocratique et à la marginalisation de trois acteurs clés :
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Les travailleur·euses du sexe (TDS) et créatrices féministes :
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Leurs prises de parole (ex. Nikita Bellucci, Liza del Sierra) réclamant l'application du droit du travail et des statuts protecteurs (intermittence) sont disqualifiées comme relevant de la soumission à l'industrie¹⁰.
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Le HCE préconise de censurer l'usage du terme « travail du sexe » dans toute communication publique², menaçant les programmes associatifs de réduction des risques (comme le projet Jasmine de Médecins du Monde)¹¹.
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La recherche scientifique :
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Les travaux universitaires sur la sociologie du travail, les rapports de genre/race/classe sur les plateaux, la sociologie de la réception et la pluralité des pratiques¹² sont ouvertement ignorés par les rapporteures politiques (« nous entendons votre propos et ensuite nous en faisons ce que nous voulons »)³.
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L'industrie traditionnelle :
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Les tentatives d'autorégulation portées par des acteurs comme le groupe Dorcel (charte déontologique) perdent leur crédibilité face aux révélations judiciaires et à l'assimilation globale de l'industrie au proxénétisme.
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Conclusion
En subordonnant l'expertise publique au sensationnalisme médiatique et au tout-répressif, le féminisme d'État prohibitionniste fait l'impasse sur la régulation par le droit du travail et le statut des salarié·es. Ce cadrage moral et pénalitaire marginalise les premières concernées, censure les contre-expertises scientifiques et empêche l'émergence d'un débat démocratique pluraliste sur les moyens réels de prévenir les violences et de protéger les personnes sur les lieux de tournage.
¹ Sénat français, Porno : l’enfer du décor, Rapport d’information n° 914 fait au nom de la délégation aux droits des femmes et à l'égalité des chances entre les hommes et les femmes (A. Billon, A. Borchio Fontimp, L. Cohen, L. Rossignol), 27 septembre 2022.
² Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE), Pornocriminalité : mettons fin à l'impunité de l'industrie pornographique, Rapport n° 2023-09-27-VIO-058, 27 septembre 2023.
³ Béatrice Damian-Gaillard et Florian Vörös, « Le cadrage prohibitionniste des affaires de violence dans la pornographie », Cahiers du Genre, 2025/1 (n° 78), p. 165–190.
⁴ Mélanie Jaoul (AATDS), « Analyse du très décrié rapport du HCE », AATDS, 2023. L'association y souligne le refus du HCE d'auditionner les interprètes, critique la confusion entre jeu d'acteur et violences réelles, rappelle le statut d'artistes-interprètes (art. L. 7121-3 du Code du travail) et défend la réduction des risques.
⁵ Florian Vörös, « Lettre de démission du Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes », Le Club de Mediapart, 14 octobre 2022.
⁶ Loi n° 2016-444 du 13 avril 2016 visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées, créant notamment l'article 611-1 du Code pénal (pénalisation de l'achat d'acte sexuel).
⁷ Michel Foucault, Naissance de la biopolitique : Cours au Collège de France (1978-1979), Paris, Seuil/Gallimard, 2004 ; voir aussi Susanna Paasonen sur la gestion néolibérale des risques sanitaires, document HAL : hal-01484158v1.
⁸ Ana J. Bridges, Robert Wosnitzer, Sun Chyng Scharrer et al., « Aggression and Sexual Behavior in Best-Selling Pornography Videos: A Content Analysis Update », Violence Against Women, vol. 16, n° 10, 2010, p. 1065–1085.
⁹ Mathieu Trachman, Le Travail pornographique. Enquête sur la production de fantasmes, Paris, La Découverte, coll. « Genre & Sexualité », 2013.
¹⁰ Tristan Taormino, Celine Parreñas Shimizu, Constance Penley et Mireille Miller-Young (dir.), The Feminist Porn Book: The Politics of Producing Pleasure, New York, The Feminist Press at CUNY, 2013.
¹¹ Médecins du Monde, Rapport d'activité du Projet Jasmine : Accompagnement et réduction des risques auprès des personnes travaillant dans le sexe, Paris, MdM, 2022.
¹² Feona Attwood, Sex Media, Cambridge, Polity Press, 2017 ; Susanna Paasonen, Carnal Resonance: Affect and Online Pornography, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2011.