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Rapport "PORNOCRIMINALITÉ" (2023) - Lettre ouverte au HCE

Rapport "PORNOCRIMINALITÉ" (2023) - Lettre ouverte au HCE

"Peut-on protéger sans interdire ?" Espace dédié à la publication d'une lettre ouverte au Haut Conseil à l'Égalité (HCE). Pour développer cette démarche, le blog propose une série d'articles vulgarisateur qui explorent les questionnements sur la pornographie. [Work In Progress : toute contribution est bienvenue]


90% de vidéos violentes ?

Publié par Thomas Betbeder sur 6 Septembre 2026, 19:36pm

90% de vidéos violentes ?

90 % de vidéos violentes ?

Le chiffre choc de « 90 % de vidéos pornographiques violentes », régulièrement brandi dans le débat institutionnel (notamment par le rapport 2023 du Haut Conseil à l'Égalité)¹, repose sur une simplification méthodologique majeure. L'examen des analyses de contenu quantitatives (content analysis) et de la sociologie de la réception révèle un fossé entre le slogan politique et la réalité empirique : selon les critères retenus, la part des scènes intégrant des actes dits « agressifs » oscille en réalité entre 10 % et près de 90 %.

1. La genèse d'un chiffre trompeur : de quoi parle-t-on ?
  • L'étude princeps de Bridges et al. (2010)² : Portant sur 304 scènes extraites des meilleures ventes de DVD américains (2004-2005), cette étude relève 88,2 % d'agressions physiques. Toutefois, la grille comportementaliste intègre sous le terme générique d'« agression » la fessée érotique (spanking — écrasante majorité des occurrences), le réflexe nauséeux provoqué (gagging), le tirage de cheveux et les gifles légères, sans distinguer le jeu consenti de la violence réelle.

  • Le passage au streaming gratuit avec Fritz et al. (2020)³ : Analysant 4 009 scènes sur Pornhub et Xvideos, les auteurs constatent que le taux descend à 35 % - 45 %. Les scènes agressives se concentrent massivement dans les sous-catégories hardcore et gonzo, tout en restant très marginales dans les catégories amatrices ou narratives.

  • La déconstruction sociologique de Shor & Seida (2019, 2021) : Dès lors que l'on extrait la fessée scénarisée et le BDSM conventionnel — considérés par les pratiquants comme des scripts érotiques consentis et non comme des violences —, la part réelle de contrainte lourde, de douleur manifeste ou de brutalité chute entre 10 % et 15 % du catalogue général. De plus, les vidéos les plus visionnées ne sont pas les plus brutales : l'expression du plaisir mutuel et l'affection demeurent des moteurs de clics majeurs.

 

Étude Échantillon Taux relevé Réalité des actes codés
Bridges et al. (2010) 304 scènes (DVD, 2004-2005) 88,2 % Assimilation de la fessée érotique (spanking) et de l'insulte au viol/agression.
Fritz et al. (2020) 4 009 scènes (tubes, 2020) 35 % à 45 % Banalisation du gonzo extrême (étranglement, gagging), absent du porno narratif.
Shor & Seida (2021) Synthèse critique web 10 % à 15 % Taux réel de violences physiques lourdes hors fessée et jeux de rôle consentis.

 

2. Les biais méthodologiques majeurs de l'approche prohibitionniste
  • L'amalgame sémantique : L'application de la définition comportementale de Bandura assimile des jeux érotiques négociés (kink, BDSM, dirty talk) à des crimes réels, alimentant une panique morale auprès du grand public.

  • Le biais d'échantillonnage des vignettes (thumbnails) : L'économie de l'attention des plateformes pousse en tête de gondole des images de choc visuel pour inciter au clic, surreprésentant artificiellement les pratiques extrêmes par rapport au volume effectif consommé.

  • Le déni de la réception critique : Décrire un acte à l'écran n'explique pas ses effets. Postuler qu'un usager prend automatiquement une caricature scénarisée pour un modèle d'agression réelle contredit les sciences sociales (Paasonen, Trachman).

 

3. Le critère de la douleur manifeste : force éthique, écueil juridique

L'idée de qualifier de « violente » toute scène où l'actrice manifeste une détresse non simulée (larmes involontaires, spasmes de dégoût, haut-le-cœur réels) est moralement légitime : elle signale la rupture du « pacte pornographique »¹⁰ et révèle souvent une perte de contrôle en coulisses (peur des pénalités financières, pressions du réalisateur)¹¹.

Cependant, ce critère visuel demeure inapplicable en droit pénal :

  • L'ambiguïté de l'acting : Des actrices professionnelles miment parfaitement la détresse dans des scénarios de soumission consentie, tandis que des victimes d'agressions réelles peuvent se figer dans une sidération calme sans douleur visible (phénomène de dissociation péri-traumatique¹²).

  • Les réflexes physiologiques : Les larmes lors d'un gagging relèvent d'un réflexe nerveux autonome mécanique (réflexe pharyngé / stimulation vagale) et ne prouvent pas à elles seules une souffrance morale ou un refus.

  • L'exigence probatoire : En droit pénal, une cour de justice ne peut caractériser l'absence de consentement sur une simple mimique faciale (art. 222-23 du Code pénal)¹³ ; elle requiert des preuves extrinsèques (contrats, témoignages, rushs non montrés).

 

4. Déplacer la régulation : de l'image aux conditions matérielles

Pour dépasser le slogan sans minimiser les dérives réelles du gonzo extrême, l'action publique doit abandonner la censure morale des représentations pour se concentrer sur trois leviers concrets :

  • Un signal d'alerte algorithmique (red flag) sous le DSA¹⁴ : Détection préventive par les plateformes des signes de panique ou de détresse pour suspension temporaire de la vidéo, jusqu'à vérification de l'intégrité du consentement auprès de l'interprète.

  • La sanctuarisation du plateau de tournage¹⁵ : Présence obligatoire de coordinateurs d'intimité indépendants et contrats de travail détaillés garantissant l'interruption immédiate de la scène (safeword contractuel) sans préjudice financier ni pénalités.

  • La littératie médiatique¹⁶ : Former les publics — en particulier les adolescents — à déconstruire les trucages industriels, repérer l'asymétrie des corps et distinguer la simulation marchande de l'intimité relationnelle.

 

Conclusion

Le slogan des « 90 % de scènes violentes » relève moins de la rigueur scientifique que de la rhétorique politique. En amalgamant des pratiques érotiques négociées, des conventions de jeu et des agressions criminelles bien réelles, ce chiffre nourrit une panique morale commode, mais désarme l'action publique en substituant la censure des fantasmes à la régulation du travail.

Défendre une approche rigoureuse n'implique nullement d'ignorer la brutalité objective de certains segments de l'industrie, ni la détresse de celles qui y ont été broyées. Cela exige au contraire de regarder la réalité en face : la protection des personnes ne se gagnera pas par l'analyse subjective de mimiques à travers un écran, mais par la conquête de droits tangibles en coulisses. C’est par l'application intransigeante du droit du travail sur les tournages, la responsabilisation algorithmique des plateformes de diffusion et l'apprentissage de l'esprit critique chez les jeunes que l'on mettra fin à l'impunité des prédateurs, tout en préservant le discernement démocratique et la liberté de création.

¹ Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes (HCE), Pornocriminalité : mettons fin à l'impunité de l'industrie du porno, Rapport n° 2023-09-27-VIO-058, 2023, p. 11-14.

² Bridges, A. J., Wosnitzer, R., Scharrer, E., Sun, C. & Liberman, R. (2010), « Aggression and Sexual Behavior in Best-Selling Pornography Videos: A Content Analysis Update », Violence Against Women, 16(10), p. 1065–1085.

³ Fritz, N., Malic, V., Paul, B. & Zhou, Y. (2020), « Better than raw dog? A content analysis of condom use and aggressive acts in mainstream and gonzo pornography », The Journal of Sex Research, 57(4), p. 503–514.

Shor, E. & Seida, K. (2019), « “Harder and harder”? Is pornography really becoming increasingly violent? », The Journal of Sex Research, 56(1), p. 16–28 ; et Shor, E. & Seida, K. (2021), Aggression in Pornography: Myths and Realities, Londres / New York, Routledge.

Bandura, A. (1973), Aggression: A Social Learning Analysis, Englewood Cliffs (N.J.), Prentice-Hall. Cette définition purement comportementale retient tout comportement infligeant une douleur physique, sans considération du cadre contractuel, symbolique ou consenti de l'acte.

Klaassen, M. J. & Peter, J. (2015), « Gender (in)equality in Internet pornography: A content analysis of popular pornographic videos », The Journal of Sex Research, 52(7), p. 721–735 (sur les biais de sélection liés aux algorithmes de recommandation et aux vignettes).

Ferguson, C. J. & Hartley, R. D. (2022), « Pornography and Sexual Aggression: Can Meta-Analysis Find a Link? », Trauma, Violence, & Abuse, 23(1), p. 278–287.

Paasonen, S. (2011), Carnal Resonance: Affect and Online Pornography, Cambridge (Mass.), MIT Press (démontrant la complexité de l'expérience spectatorielle, irréductible à une imitation passive).

Trachman, M. (2013), Le Travail pornographique. Enquête sur la production de fantasmes, Paris, La Découverte, coll. « Genre & Sexualité ».

¹⁰ Ogien, R. (2003), Penser la pornographie, Paris, PUF ; et Williams, L. (1989), Hard Core: Power, Pleasure, and the "Frenzy of the Visible", Berkeley, University of California Press.

¹¹ Sénat français, Porno : l’enfer du décor, Rapport d’information n° 914 de la délégation aux droits des femmes (A. Billon, A. Borchio Fontimp, L. Cohen, L. Rossignol), septembre 2022 (sur les dérives du modèle gonzo non régulé).

¹² Salmona, M. (2018), Le Livre noir des violences sexuelles, Paris, Dunod (sur les mécanismes neurobiologiques de sidération psychique et de dissociation péri-traumatique neutralisant l'expression visible de la douleur).

¹³ Code pénal français, article 222-23 ; voir également Mélanie Jaoul (2024), « Consentement et pornographie : questionnement sur le réel et les représentations », Revue de science criminelle et de droit pénal comparé, p. 169–181 (sur l'inopérance juridique d'un jugement pénal fondé uniquement sur l'interprétation esthétique de la scène).

¹⁴ Règlement (UE) 2022/2065 (Digital Services Act - DSA), articles 34 et 35 relatifs à l'évaluation et à l'atténuation des risques systémiques pesant sur les droits fondamentaux.

¹⁵ Ita O'Brien (2020), Intimacy on Set Guidelines: For TV, Film and Theatre, Londres, Intimacy on Set ; et Code du travail français, art. L. 7121-3 (présomption de salariat d'artiste-interprète).

¹⁶ Rothman, E. F., Daley, K. & Mintz, A. (2021), « A Pornography Literacy Curriculum for High School Students: A Qualitative Evaluation », Journal of School Health, 91(11), p. 894–901 ; et Scull, T. M. et al. (2018), « Examination of the Efficacy of a Web-Based Media Literacy Education Program for Sexual Health Promotion Among Adolescents », Journal of Health Communication, 23(6), p. 551–562.

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