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L'inceste dans la société et le porno

Souvent brandie comme le symptôme d'une dérive morale, l'omniprésence des scénarios intrafamiliaux sur les plateformes pour adultes doit être analysée à la lumière des sciences sociales. Dans son ouvrage de référence Le Berceau des dominations (2013)¹, l'anthropologue Dorothée Dussy rompt avec le paradigme structuraliste de Claude Lévi-Strauss² : l'inceste n'est pas un tabou universel préservant la famille, mais une modalité ordinaire de l'apprentissage de la domination au sein du foyer. Ses travaux permettent ainsi d'éclairer comment l'industrie pornographique recycle et commercialise des asymétries de pouvoir bien réelles.

1. Ce que dit Dorothée Dussy de l'inceste dans notre société

L'analyse de Dussy s'articule autour de trois thèses majeures :

  • Le retournement du paradigme lévi-straussien : Là où l'anthropologie structurale posait le « tabou de l'inceste » comme l'acte fondateur universel du passage de la nature à la culture², Dussy démontre que ce tabou fonctionne comme une fiction théorique. Dans les faits, l'inceste n'est pas interdit dans son accomplissement pratique, mais dans sa révélation publique. Ce qui est sanctionné et réprimé par le groupe social, c'est la dénonciation qui menace l'équilibre familial, non le passage à l'acte lui-même³.
     
  • Le berceau de l'apprentissage de la domination : La famille n'est pas un havre de paix naturel, mais le lieu premier où s'expérimente et s'intériorise la hiérarchie des pouvoirs (des adultes sur les enfants, des hommes sur les femmes et les plus jeunes). L'inceste constitue la modalité la plus radicale de cet apprentissage : il enseigne au sujet dominé la soumission corporelle et le silence face à l'autorité paternelle ou statutaire⁴.
     
  • Une pratique endémique et systémique confirmée par la statistique : Loin d'être une anomalie confinée à des marges asociales ou pathologiques, l'inceste est un phénomène massif qui traverse l'ensemble des classes sociales⁵. Cette réalité anthropologique a été largement confirmée par les enquêtes de victimation et les données institutionnelles :

Selon les baromètres Ipsos / Association Face à l'inceste, environ 10 % des Français (1 Français sur 10) déclarent avoir été victimes d'inceste, ce qui représente environ 5,5 à 6 millions de personnes à l'échelle de la population adulte⁶.

Les travaux de la Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE) ont établi qu'environ 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année en France, dans l'écrasante majorité des cas au sein du cercle intrafamilial ou de l'entourage proche⁷.

Sur le plan du genre et de la structure du pouvoir, les données institutionnelles corroborent l'analyse de Dussy : les agresseurs sont majoritairement des hommes (97 % des cas selon la CIIVISE)⁸. Toutefois, les enquêtes spécialisées (notamment l'épisode des Couilles sur la Table dédié aux « Enfants incesteurs ») mettent en lumière un angle mort majeur de la statistique et du débat public : une part importante des agressions incestueuses sur mineurs est commise par d'autres mineurs (frères, beaux-frères, cousins). L'inceste n'est donc pas uniquement l'apanage de l'autorité paternelle ou adulte ; il s'exerce dès l'enfance et l'adolescence comme un apprentissage précoce de la domination et de l'appropriation du corps de l'autre au sein du foyer, bien avant toute exposition ou mimétisme face aux images pornographiques.

2. Le rapport avec l'omniprésence de l'inceste dans la pornographie contemporaine

La prolifération des catégories « belle-mère », « demi-sœur » (stepfamily) ou des scénarios d'incursion familiale dans la pornographie en ligne grand public (MindGeek/Aylo)⁶ peut être analysée au croisement des travaux de Dussy et des sciences des médias :

A. La marchandisation d'un imaginaire de prédation intrafamiliale (Lecture critique)

À la lumière des analyses de Dussy, l'omniprésence de ces scénarios dans la production commerciale n'est pas fortuite :

  • Elle capitalise sur l'érotisation de l'accès au corps vulnérable et proche au sein de l'espace domestique.
     
  • L'artifice du préfixe « demi- » (step-) sert d'alibi juridique et moral pour contourner la qualification pénale de pédocriminalité tout en exploitant la dynamique symbolique de la transgression et de l'autorité au sein du foyer⁷.
B. La fictionnalisation et la mise à distance (Lecture psychanalytique et sociologique des médias)

Dans le cadre de l'espace fictionnel, les théories de la réception et de la psychanalyse apportent un éclairage complémentaire :

  • Un marqueur de transgression sécurisée : Le recours massif à la figure intrafamiliale dans la fiction industrielle fonctionne comme un raccourci narratif instantané de tension et de tabou sans que les consommateurs ne souhaitent de passage à l'acte réel, relevant du mécanisme du déni fétichiste (« je sais bien, mais quand même »)⁸.
    ​​​​​​​
  • ​​​​​​​Le reflet d'un échafaudage culturel : La pornographie n'invente pas le fantasme incestueux ; elle recycle et met en spectacle les asymétries de pouvoir intrafamiliales préexistantes que Dussy a identifiées dans la structure sociale⁹.

Conclusion

En révélant que l'inceste est une violence systémique enracinée dans le silence familial plutôt qu'une anomalie marginale, les travaux de Dorothée Dussy éclairent les ressorts de la fiction pornographique contemporaine : celle-ci ne crée pas le fantasme, mais recycle et commercialise des hiérarchies de pouvoir préexistantes sous couvert d'artifices narratifs (step-family).

Pour les politiques publiques, cette distinction est essentielle : la protection réelle des mineurs et la lutte contre les violences intrafamiliales exigent de s'attaquer au déni social et aux structures d'autorité au sein du foyer, et non de réduire le problème à la seule censure de ses reflets marchands dans l'espace audiovisuel.

¹ Dussy, D., Le Berceau des dominations. Anthropologie de l'inceste, Paris, Pocket, coll. « Évolution », 2013 (rééd. augmentée 2021).

² Lévi-Strauss, C., Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton, 1949 (rééd. De Gruyter, 2002).

³ Dussy, D., « L’inceste, une pratique ordinaire d’apprentissage de la domination », Mouvements, vol. 82, n° 2, 2015, p. 19-27.

⁴ Ibid., p. 24-26.

⁵ Dussy, D., Le Berceau des dominations, op. cit., chap. 3 (« L'écologie de l'inceste : silence, loyauté et domination domestique »).

⁶ Ipsos / Association Face à l'inceste (AIVI), Les Français et le regard sur l'inceste, Enquêtes nationales de victimation par sondage représentatif, vagues 2020 et 2023.

⁷ Commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (CIIVISE), Violences sexuelles faites aux enfants : « On vous croit », Rapport d'activité et préconisations (dir. É. Durand et N. Sallée), novembre 2023.

⁸ Ibid., synthèse épidémiologique et démographique des 30 000 témoignages recueillis, p. 42-49.

⁹ Florian Vörös, Désirer comme un homme. Enquête sur les usages de la pornographie, Paris, La Découverte, coll. « Genre & Sexualité », 2020, p. 145–172.

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