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Rapport "PORNOCRIMINALITÉ" (2023) - Lettre ouverte au HCE

Rapport "PORNOCRIMINALITÉ" (2023) - Lettre ouverte au HCE

"Peut-on protéger sans interdire ?" Espace dédié à la publication d'une lettre ouverte au Haut Conseil à l'Égalité (HCE). Pour développer cette démarche, le blog propose une série d'articles vulgarisateur qui explorent les questionnements sur la pornographie. [Work In Progress : toute contribution est bienvenue]


La pornographie dessinée

Publié par Thomas Betbeder sur 9 Septembre 2026, 05:31am

La pornographie dessinée

Les débats contemporains sur la régulation de la pornographie se focalisent quasi exclusivement sur les flux vidéo et photographiques, occultant un pan entier des représentations sexuelles : celui du dessin, du manga et de l’animation (hentai, eromanga, Boys’ Love, yuri). Pourtant, ces créations graphiques offrent un observatoire sociologique et juridique précieux : que produit la représentation érotique dès lors qu’aucun corps réel n’est filmé ni instrumentalisé ?

En s'appuyant sur les recherches empiriques ayant spécifiquement pour objet le dessin et l’animation érotique, cette analyse examine successivement la distance sémiotique du graphisme, la question criminologique du passage à l'acte, la fonction anthropologique de catharsis et la réappropriation du médium par des publics féminins et queer.

1. La distance sémiotique du dessin : un artefact assumé

Le premier apport des sciences cognitives et de la sociologie de la réception est sans appel : le dessin érotique n'est pas traité par le récepteur comme un enregistrement documentaire du réel. Il est immédiatement identifié comme un artefact stylisé qui affiche son statut de fiction :

  • Moindre activation des scripts agressifs : L’expérience de Baranowski, Vogl et Stark (2019)¹ a comparé les réactions d’hommes exposés à des stimuli érotiques sous forme de vidéos réelles et de dessins animés. Si les vidéos réelles induisent une excitation physiologique plus forte et peuvent activer des cognitions sexistes, la stylisation graphique du dessin animé tend à désamorcer l'activation de scripts agressifs.

  • Absence d'impact sur les conduites à risque : L’enquête longitudinale de Doornwaard et al. (2015)² auprès d’adolescents démontre que l’exposition à des fictions sexuelles dessinées ou à des récits érotiques ne prédit pas l’adoption de comportements sexuels à risque dans la vie courante, à l'inverse d'une exposition précoce à des vidéos industrielles hautement réalistes.

  • Le registre autonome du moe : Les travaux ethnographiques de Patrick W. Galbraith (2019)³ auprès des communautés d'amateurs à Akihabara documentent la notion de moe : l’attachement affectif et érotique envers des personnages bidimensionnels (2D) constitue un univers sémiotique distinct, qui ne se substitue ni ne se transfère vers le désir dirigé vers des personnes réelles (3D). Les usagers opèrent une séparation cognitive constante entre l'imaginaire graphique et le monde social.

Le dessin érotique ne mime pas la captation : il institue une mise à distance symbolique qui empêche la confusion entre spectacle et réalité relationnelle.

2. Enjeux criminologiques : distinguer l'image fictive du crime matériel

Sur le plan criminologique, la question n'est pas seulement esthétique : la consommation de représentations fictives dessinées constitue-t-elle un indicateur de dangerosité ou un facteur déclencheur d'infractions sexuelles ?

Les données empiriques disponibles réfutent l'existence d'une causalité directe :

  • La non-équivalence entre fantasme graphique et prédation réelle : Dans ses recherches sur le phénomène controversé du lolicon, Galbraith observe que ces représentations graphiques fonctionnent pour leurs amateurs comme des fantaisies fictionnelles codifiées, sans que les enquêtes ne démontrent un transfert vers le passage à l'acte contre des mineurs réels.

  • L'absence de causalité avec les infractions de contact : La recherche clinique et criminologique ne relève pas de corrélation prédictive entre la consommation exclusive de fictions graphiques et la commission d'agressions sexuelles de contact.

L'écho français : l'affaire Bastien Vivès et le statut de « l'enfant de papier »

Ce débat sur la matérialité de l'infraction a trouvé une résonance aiguë en France lors de la controverse autour de l'auteur de bande dessinée Bastien Vivès et de la déprogrammation de son exposition à Angoulême fin 2022. Les plaintes déposées contre certains de ses albums (Petit Paul, La Décharge) ont mis en lumière les apories de l'article 227-23 du Code pénal, qui incrimine la représentation d'images à caractère pornographique impliquant des mineurs sans distinguer clairement le support documentaire réel de la fiction graphique pure.

Comme le souligne la magistrate Anne-Laure Maduraud dans la revue Neuvième Art, cette qualification soulève une difficulté fondamentale : en assimilant des créations graphiques imaginaires — des « enfants de papier » — à des crimes réels d'exploitation et de prédation, l'action pénale risque de confondre la transgression artistique (fût-elle provocatrice ou dérangeante) avec l'atteinte corporelle matérielle portée à des victimes réelles.

Sur le plan des principes juridiques, la frontière entre une fiction graphique et une atteinte physique à une personne réelle doit être rigoureusement maintenue. Dans le premier cas, aucun être humain n'est contraint, violenté ou exploité lors de la production de l'œuvre ; dans le second, une victime concrète subit une atteinte traumatique à son intégrité corporelle et à son consentement.

Si la protection des mineurs et l'interdiction de contenus manifestement attentatoires justifient des régulations adaptées, une politique pénale proportionnée doit concentrer ses moyens d'investigation sur les prédations réelles et la pédocriminalité matérielle, plutôt que d'alimenter des confusions conceptuelles entre délit matériel et création imaginaire.

3. Anthropologie du manga adulte : transgression encadrée et soupape symbolique

Le manga pour adultes ne peut être appréhendé indépendamment de son contexte historique et sociologique d'origine. Les travaux pionniers de Sharon Kinsella (2000) rappellent que l’émergence de l'éromanga moderne au Japon s'est construite comme une forme d'expression contestataire et transgressive face aux normes sociales et professionnelles extrêmement pesantes de l'archipel.

L'outrance narrative, la stylisation des corps et l'exagération hyperbolique y remplissent une fonction cathartique. Plutôt que d'opter pour une prohibition répressive qui aurait alimenté la clandestinité, les autorités japonaises ont historiquement privilégié une auto-régulation éditoriale (masquage des organes génitaux, signalétique d'âge). Ce modèle a permis d'encadrer la transgression symbolique dans des espaces délimités tout en préservant la liberté de création graphique.

4. Un médium d'émancipation : la réappropriation féminine et queer

Loin de se réduire à un dispositif de domination masculine hétéronormée, l'univers du manga érotique démontre une remarquable diversité d'usages et de réceptions :

  • Subversion des codes et regard féminin : Les recherches de Deborah Shamoon (2012) sur le shōjo et les genres érotiques plébiscités par un lectorat féminin — notamment le Boys’ Love (BL) mettant en scène des relations homosexuelles masculines, ou le yuri — révèlent comment le graphisme stylisé permet d'explorer le désir et l'intimité hors du regard masculin dominant (male gaze). La plasticité des personnages y dénaturalise les stéréotypes de genre traditionnels.

  • Perception de l'irréalisme et attitudes égalitaires : L’enquête de Matsumura et Iwata (2020)¹⁰ auprès de jeunes consommateurs japonais de hentai confirme que la quasi-totalité d'entre eux perçoivent ces œuvres comme totalement déconnectées de la sexualité ordinaire. Fait notable : cette conscience aiguë du caractère fictif du support est statistiquement associée à des attitudes relationnelles plus égalitaires et à une plus grande attention au consentement réel.

Conclusion

L'étude scientifique des représentations dessinées invite à refonder le débat public sur des bases rationnelles :

  1. La forme graphique instaure une distance sémiotique protectrice qui limite considérablement les phénomènes d'imitation directe et d'amorçage agressif ;

  2. L'imaginaire dessiné ne saurait être confondu avec le crime matériel, car il ne met en jeu aucun corps réel sur un plateau de production ;

  3. Le graphisme remplit une fonction anthropologique d'exutoire symbolique, précieux au sein de sociétés hautement régulées ;

  4. Il constitue un laboratoire d'expression et d'exploration intime pour des publics féminins et des minorités sexuelles.

Une régulation démocratique et proportionnée gagne ainsi à distinguer nettement les fictions graphiques des captations audiovisuelles marchandes de personnes réelles : c'est en appliquant le droit commun là où se trouvent les véritables victimes et en développant l'éducation critique aux médias que l'on protège la société, et non en censurant l'imaginaire.

¹ Andreas M. Baranowski, Raphael Vogl & Rudolf Stark, « Does the Medium Matter? Differential Effects of Video-Based versus Cartoon-Based Erotic Stimuli on Sexual Arousal and Aggression-Related Cognitions », The Journal of Sexual Medicine, vol. 16, n° 5, 2019, p. 746–755.

² Sanne M. Doornwaard, David S. Bickham, Michael Rich, Ine Vanwesenbeeck, Regina J. J. M. van den Eijnden & Tom F. M. ter Bogt, « Adolescents’ Use of Sexually Explicit Internet Material and Their Sexual Risk Behaviors: A Longitudinal Study », Computers in Human Behavior, vol. 44, 2015, p. 302–310.

³ Patrick W. Galbraith, Otaku and the Struggle for Imagination in Japan, Durham, Duke University Press, 2019, p. 87–124.

Patrick W. Galbraith, « Lolicon: The Reality of ‘Virtual Child Pornography’ in Japan », Image & Narrative, vol. 12, n° 1, 2011, p. 83–119.

Michael C. Seto, Chantal A. Hermann & Kelly M. Babchishin, « Assessing the Risk of Contact Sexual Offending Among Online-Only Offenders: A Meta-Analysis », Journal of Consulting and Clinical Psychology, vol. 86, n° 8, 2018, p. 660–672.

Code pénal français, article 227-23, incriminant le fait de fixer, d'enregistrer, de diffuser ou de détenir l'image d'un mineur lorsque cette image présente un caractère pornographique, disposition étendue par le législateur aux représentations visuelles sans distinguer la captation réelle du dessin fictif. Sur les tensions entre cette disposition et l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme, voir les prises de position du Syndicat de la magistrature et de la Ligue des droits de l'Homme (janvier 2023).

Anne-Laure Maduraud (entretien recueilli par Christian Staebler), « Création graphique et pédocriminalité », Neuvième Art, dossier « Représenter les violences sexuelles », Cité internationale de la bande dessinée et de l'image (CIBDI), 2023/2024.

Sharon Kinsella, Adult Manga: Culture and Power in Contemporary Japanese Society, Honolulu, University of Hawai‘i Press, 2000, p. 102–138.

Deborah Shamoon, Passionate Friendship: The Aesthetics of Girls’ Culture in Japan, Honolulu, University of Hawai‘i Press, 2012.

¹⁰ Shinichi Matsumura & Koji Iwata, « Perceived Realism of Hentai and Its Association with Sexual Attitudes in Japanese Young Adults », Archives of Sexual Behavior, vol. 49, n° 6, 2020, p. 2103–2115.

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